ADN en Chine 2016

Quanzhou, province du Fujian, au sud de la Chine, face à Taiwan, Shanghai 900 km au nord, Hong Kong 800 à l’Ouest. C’est un port sur la mer de Chine, loin de la ville aujourd’hui, d'où partait la route maritime de la soie. Le nom de la ville vient de l’arabe Zaitun (le satin ou l’olive). Le nom date des Song ou des Yuan. Au XIIème siècle, une vingtaine de religions cohabitent, celles des marchands venus d’Europe, d’Inde, d’Arabie et de Perse : aux côtés des religions chinoises, celles du livre, des rites arménien et manichéen. Il y a toujours une mosquée, des églises et des temples. Le commerce rend aimable, cela fait partie du métier.

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Ce qui m’a attiré au Fujian, n’était cependant ni la soie ni l’amitié entre les peuples mais le théâtre. J’avais entendu dire par des amis sûrs que la province du Fujian était en Chine un haut lieu de théâtre, de formes anciennes et très étranges, de cérémonies où se donnait huit jours d’affilé dans le temple, l’histoire de Mulian parti chercher sa mère en enfer, de théâtres rudes ou infiniment raffinés comme le Liyuan où je vous propose de vous emmener. Le Liyuan est issu du Nanxi (théâtre du sud), un des plus anciens courants de théâtre dans Chine du Sud, dans les provinces du Jiangxi, Zhejiang, Fujian et Guangdong. Il a huit siècles. En comparaison l’opéra de Pékin a 200 ans et l’opéra de Kun - le pavillon aux pivoines – 500. Il y a une un peu plus d’une trentaine d’années, débarquait au Liyuan, celle qui deviendra une des plus grandes comédiennes de Chine, Zeng Jingping – au choix Sarah Bernhardt, Maria Callas, Rachel - qui révolutionna l’art ancien sans installer des écrans partout mais en appelant un des meilleurs dramaturges et scénaristes du pays, Wang Renjié. L’idée subtile de Wang, c’est le détournement. Des pièces du répertoire traditionnel à l’implacable morale confucéenne, il tira des fables sur le désir, celui de l’héroïne principalement. Il manquait à ce théâtre savant, délicat et gracieux une incandescence que les textes de Wang apportèrent. L’originalité du Liyuan est aussi dans la façon dont la troupe habite son théâtre. Pas de hiérarchie abusive, d’organisation militaire, pas tout à fait une commune, la troupe passe de la scène aux fourneaux, des coulisses à la comptabilité, des consoles à la billetterie. Elle honore le dieu du théâtre dont l’hôtel est sur le toit et brûle du papier monnaie pour les morts quand le calendrier des fêtes le demande. La vie se passe sur le toit pour les agapes, le thé qu’on boit à toute heure, le vin jaune parfois, les discussions, les fêtes. Et le reste du temps dans la salle pour les répétitions et les représentations d’un répertoire unique au monde. Quanzhou n’est pas une destination touristique : elle n’est ni belle ni moche. Elle est étrange. Les toits des maisons ont des queues d’hirondelles, symbole de fidélité aux anciens venus des autres régions de Chine pour trouver leur pitance.C’est un visage de la Chine plus humain qu’à Pékin et à Shanghai. Théâtre 1er au 15 avril - Projet musique 17 au 30 avril. Le Projet THÉÂTRE La proposition était pour chaque metteur en scène d’adapter librement et de mettre en scène deux scènes tirées du répertoire du théâtre Liyuan. Une scène tirée d’une comédie, la veuve et le lettré et une scène tirée d’une tragédie, une femme chaste. Les deux pièces ont été écrites par le dramaturge Wang Renjié et ont largement contribué à la notoriété du Liyuan en Chine. Rappelons que ce théâtre est basé dans une petite ville de la province du Fujian, Quanzhou. Les deux pièces ont un thème commun: le désir interdit. Le Liyuan est paradoxalement la forme théâtrale classique la plus ancienne en Chine et la plus proche du théâtre occidental. Le jeu, la gestuelle, le chant, la musique nous sont d’une certaine manière familiers. C’est cette spécificité qui a conduit ADN à proposer cet échange. Comme si ce théâtre était le sas d’entrée dans le continent de la culture chinoise. L’équipe française Trois metteurs en scène / auteurs Jean-René Lemoine David Lescot Patrick Sommier Six comédiens du JTN (CNSAD – TNS – ENSATT) Elissa Alloula Pauline Belle Zoé Fauconnet Grégoire Lagrange Guillaume Pottier Loïc Renard Deux interprètes traducteurs Pascale Wei-Guinot Josh Stenberg Un vidéaste Lazare Boghossian Un administrateur Elias Oziel L’administrateur du Théâtre du Soleil qui présenterait le projet en France Charles-Henri Bradier Paris Auditions Les auditions ont eu lieu au JTN rue des Lions Saint-Paul du 16 au 20 novembre.2015. Une soixantaine de candidats s’étaient présentés. David Lescot étant en répétitions, c’est Jean René Lemoine et Patrick Sommier qui ont fait passer les auditions. Distributions L’idée est venue de faire tourner les équipes entre les metteurs en scène et non de travailler les deux scènes mêmes acteurs, même metteur en scène. Pour la veuve et le lettré Metteur en scène Jean René Lemoine: Elissa Alloula et Guillaume Pottier Metteur en scène David Lescot: Zoé Fauconnet, Grégoire Lagrange Metteur en scène Patrick Sommier :Pauline Belle, Loïc Renard Pour une femme chaste Metteur en scène Jean René Lemoinz: Pauline Belle et Loïc Renard

  • Metteur en scène David Lescot: Elissa Alloula et Guillaume Pottier
  • Metteur en scène Patrick Sommier: Zoé Fauconnet et Grégoire Lagrange Adaptations Les pièces chinoises du Liyuan sont difficiles à situer dans le temps. Mais on pourrait les rapprocher du siècle de Molière. Les trois metteurs en scène ont déplacé le curseur au XXème siècle. Dans l’intemporalité de Marguerite Duras pour Jean René Lemoine, avec des accents nouvelle vague pour David Lescot et proche de Tchekhov pour Patrick Sommier. Jean René et David ont totalement changé le texte original de Wang Renjié qui nous avait laissé une totale liberté. Patrick a travaillé sur la langue mais laissant la structure du texte intacte. Répétitions Nous avons commencé les répétitions à l’ARTA à la Cartoucherie de Vincennes une dizaine de jours avant le départ pour la Chine, du 21 au 29 mars 2016. Une convention a été signée avec l’ARTA qui a mis à disposition sa salle tous les après-midi. Nous nous sommes partagé le lieu en créant trois tranches horaires de 14 à 23 heures chaque jour. En Chine L’équipe est arrivée le 1er avril 2016 à l’aéroport de Xiamen à 80 km de Quanzhou. Soient 26 heures de porte à porte.Tout le monde était logé dans un hôtel à 20 minutes de marche de l’hôtel. Nous avons mis à disposition de chacun un portable au cas où quelqu’un se perdrait et le théâtre a mis à disposition des bicyclettes, les pistes cyclables étant relativement protégées. Le petit déjeuner était pris à l’hôtel les autres repas au théâtre. Spectacles du Liyuan Le lendemain de son arrivée, l’équipe française a assisté à une représentation (publique) de la veuve et le lettré par les comédiens du Liyuan. Nous étions trois ou quatre à bien connaître le spectacle mais pour les autres, et surtout pour les jeunes comédiens, ce fut un émerveillement d’autant que la représentation était sans doute la plus belle de toutes celles auxquelles nous avions pu assister jusque la. Les comédiens du JTN savaient le texte en tête depuis un bon mois, l’avaient répété déjà une dizaine de jours et le choc de ce théâtre si loin, si proche inaugurait magnifiquement ces deux semaines à venir. Trois jours plus tard, l’équipe assistait à une représentation de "une femme chaste" et, là encore, la découverte de l’art du Liyuan laissa l’équipe émerveillée et prête à relever le challenge. Répétitions en Chine Les répétitions se sont donc poursuivies après deux jours d’interruption (30 mars et 1er avril) dans trois salles du théâtre Une salle de danse (environ 20m x 8) au 4ème étage La petite salle de 100 places (environ 12m x 6) au 3ème étage La grande loge maquillage (environ 10m x 6) au 2ème étage Les équipes tournaient chaque jour successivement dans les trois salles. Nous avions conviés les comédiens et les élèves comédiens du Liyuan à assister aux répétitions qui ont été très suivies. Nous avons commencé à répéter sur la grande scène du théâtre à partir du vendredi 8 avril. Le matin réglages techniques lumière, son, accessoires. L’après midi répétitions de 14 à 22 heures par tranches horaires. Ateliers Le 6 avril : ateliers chinois De 9h à 12h, l’équipe française à participer à deux ateliers de gestuelle dirigés par les acteurs chinois. Dans le théâtre chinois, on enseigne par catégorie de rôle et on reste dans un rôle toute sa vie. On peut par exemple commencer à apprendre les rôles de vieillard à barbe blanche dès l’âge de dix ans et on jouera ce rôle jusqu’à la retraite. Gong Wangli, un des grands acteurs du Liyuan, spécialisé dans les rôles masculins était chargé du premier atelier. Il a emmené avec lui nos jeunes acteurs et les siens dans l’apprentissage en mimétisme d’un des passages que nous travaillions. La vision simultanée d’un même personnage démultiplié jouant dans le sillage du maître nous faisait rentrer dans le vif de l’apprentissage tels que les chinois le conçoivent. Zeng Jingping, qui est reconnue comme l’une des grandes actrices chinoises à l’heure actuelle a prit le relais avec les comédiennes. Son atelier nous a permis de lever le voile sur l’infinie précision et la grande délicatesse de la gestuelle féminine du Liyuan. Contrairement à la gestuelle plus symbolique de l’opéra de Pékin, celle du Liyuan est à nos yeux plus concrète et plus touchante. Le 9 avril : ateliers français Les ateliers dirigés par les metteurs en scènes français avec l’aide des comédiens JTN sur le grand plateau ont très bien fonctionné. Les comédiens chinois n’étaient pas du tout familiers de ce type d’exercice qu’on voit, somme toute, un peu partout en Europe et qui sont principalement axés sur le groupe en mouvement. On a touché par ces ateliers un peu de ce que nous recherchions sans trop savoir le nommer: un partage de savoirs. Nous avons pu nous rendre compte, qu’au-delà de la part ludique inhérente à ce genre d’atelier, il y avait du côté chinois une vraie surprise, une réelle découverte qui a sans doute depuis fait son chemin. Représentations Nous avions prévus deux soirées. Une pour les scènes originales et adaptées de la veuve et le lettré. Une pour la femme chaste. Pour chaque spectacle, c’est la scène originale créée par les acteurs du Liyuan qui ouvrait la représentation. Le public connaissait bien chaque pièce mais Patrick Sommier en faisait avant la représentation le résumé traduit par Josh Stenberg. Nous avions donc l’ordre d’entrée en scène suivant La veuve et le lettré Comédiens du Liyuan Adaptation David Lescot Adaptation Jean René Lemoine Adaptation Patrick Sommier Une femme chaste Comédiens du Liyuan Adaptation Jean René Lemoine Adaptation Patrick Sommier Adaptation David Lescot Chaque soirée durait à peut près 1.45 Technique scénographie Le Liyuan dispose de deux salles pour le public. Une petite salle de 100 places avec une aire de jeu d’environ 90 m2 Une salle de 500 places avec un vaste plateau bien équipé, des cintres, une fosse d’orchestre. 20 m de profondeur 20m de mur à mur dont 14 à l ‘ouverture 11m de hauteur au manteau Traduction simultanée par écran LED en mandarin et en français (la province du Liyuan parle le minan ce qui explique la traduction en mandarin) L’équipe technique locale est très engagée. Quatre jours sur le plateau avant la première et les belles dimensions de celui-ci, le bon travail lumières, l’excellent accompagnement des régisseurs et comédiens chinois ont permis d’optimiser la qualité des adaptations françaises. Représentations J1 et J2 les 11 et 12 avril soient dix jours après l’atterrissage et après environ 20 jours de répétitions. Les deux soirées ont eu beaucoup de succès. Le public était composé aux trois quarts par le public habituel du Liyuan ainsi que par de nombreux professionnels de la province et d’autres régions de Chine, notamment Shanghai, Pékin, Canton. Les salles étaient bien remplies. Toutes les catégories d’âges étaient (plutôt bien) représentées. Le directeur de l’Institut Français en Chine, a assisté à la première. L’attachée culturelle à Canton, Pascale Vacher a assisté à la deuxième et à la rencontre professionnelle du lendemain. La municipalité était représentée, le chef du bureau de la culture a pris la parole avant la représentation. Les deux représentations se sont impeccablement déroulées. Spectateurs et professionnels ont été très surpris et très enthousiastes. On sentait une sorte de gratitude et de fierté à ce que nous interprétions le répertoire chinois, comme une sorte d’hommage (ce qui tait vrai d’une certaine façon). Les adaptations et le jeu ont passionné les comédiens du Liyuan, jeunes et vieux, et beaucoup de gens de théâtre extérieurs, écrivains, musiciens, scénographes, acteurs Wang Renjié, le dramaturge auteur des deux pièces nous a déclaré en riant que nous n’étions pas allés assez loin. On peut dire qu’au-delà de la surprise, l’équipe artistique chinoise et les professionnels en général ont été séduits par nos propositions – avant tout dramaturgiques – mais aussi par la liberté de jeu des acteurs, leur engagement. Pendant les répétitions par exemple, les comédiens du Liyuan étaient impressionnés par la concentration des comédiens français. Par la faculté de transposer aussi, et par une liberté qui ne va pas de soi dans le théâtre chinois. En effet en Chine, les acteurs évoluent dans le magasin de porcelaine de la tradition où il ne faut surtout toucher à rien. La rencontre des deux théâtres a été très largement couverte par les télévisions et l’agence de presse nationale. Les programmes sont disponibles sur le site d’ADN. www.artdesnations.fr Rencontres professionnelles : Le 13 avril, au lendemain de la dernière représentation, une rencontre sur le thème L’art, le métier, la vie, a réuni l’ensemble des deux équipes française et chinoise durant cinq heures dans la petite salle du théâtre disposée en parlement anglais. Voilà quelques uns des thèmes qui ont été débattus Les œuvres : Auteurs Adaptations Traductions Droits d’auteur Le répertoire Tradition et modernité L’apprentissage école et enseignement La transmission Autres métiers du théâtre Le métier de comédien Salaire Troupe Tournée Sur les créations Mises en scène Sur le public Photos wifi portables, publicité, communication Jeune public Réactions aux scènes françaises Il y a beaucoup de différences entre le théâtre chinois et occidental. Le répertoire et l’enseignement notamment. La tradition est omniprésente et constitue un vrai obstacle pour la relation du théâtre avec le public d’aujourd’hui. Le Liyuan est un des rares théâtres qui (dans deux œuvres) a pu respecter la tradition en entrant dans la modernité. D’une part par le travail exceptionnel de son dramaturge, Wang Renjié, d’autre part par le talent et l’intuition dramatique de sa chef de troupe, la comédienne Zheng Jingping dont la formation n’est pas exclusivement traditionnelle. L’apprentissage en Chine, c’est au lycée qu’on propose aux élèves de devenir comédien après une sélection basée sur la voix (avec le problème de la mue) la mémoire et l’aspect physique. Le futur comédien entrera alors pour la vie dans un ensemble théâtral qui est aussi son unité de travail dont il dépend pour tout (sécurité sociale, salaire, retraite, passeport etc.). Ce sont les comédiens seniors qui transmettent, les élèves reproduisant dans un premier temps chaque geste, chaque intonation du maître avec qui s’établit une relation humaine très forte. On est loin évidemment du parcours du combattant du comédien français devant passer des concours pour entrer dans une bonne école, puis se mettre ensuite sur le marché du travail dans l’attente anxieuse de propositions. Et puis nous avons posé évidemment la question de ce qu’avaient ressenti l’équipe du Liyuan devant nos adaptations. Difficile d’avoir un retour clair tant l’excès de louanges masquait la précision du message. Le débat a été très utile. C’est une étape dans le travail commun que nous avons initié après les ateliers et les représentations. L’équipe chinoise n’est pas très à l’aise dans ce genre de rencontres où, en Chine, l’étiquette compte souvent plus que ce qui est dit. C’est un exercice qu’ils suivent de façon beaucoup trop formelle. Traduction Enfin nous voudrions terminer sur ce sujet crucial de la traduction et de l’interprétariat. Un projet comme celui que nous avons mené dans le Fujian nécessite une logistique très lourde. Très souvent, le rôle des traducteurs est considérés comme secondaire et on fait appel à des professionnels peu au fait des thématiques propres à l’art et au théâtre et d’un niveau moyen. Notre projet n’aurait aucun sens si justement le sens ne pouvait circuler de part et d’autre avec le maximum de précision et d’authenticité. Sans Pascale Wei-Guinot et Josh Stenberg, qui ont accompagné le projet depuis l’origine, il ne nous aurait pas été possible d’avancer. PascaleWei-Guinot, (http://www.chineseshortstories.com/Traducteurs_interpretes_et_editeurs_P...">http://www.chineseshortstories.com/Traducteurs_interpretes_et_editeurs_P... Josh Stenberg, de l’Université de British Columbia, musicologue et spécialiste de la culture de la diaspora chinoise (http://www.artdesnations.fr/portraits/6-josh-sternberg">http://www.artdesnations.fr/portraits/6-josh-sternberg Traces archives filmées Lazare Boghossian arrivé le 7 avril et reparti le 21 a filmé ces étonnantes rencontres théâtrales et musicales. En forme de postface Le théâtre qui abrite le Liyuan n’est pas extérieurement d’une extravagante beauté. Il a par contre beaucoup de grâce à l’intérieur. Les deux salles sont élégantes et les bureaux ont cet air vieillot des anciennes administrations coloniales somnolentes sous les palmes de gigantesques ventilateurs à l’arrêt. Tout se passe en vérité sur le toit dans la salle à manger où l’on boit du oolong toute la journée et sur la terrasse à ciel ouvert donnant sur le parc mitoyen où les chanteurs de karaoké se déchaînent jusque tard dans la soirée sur une sono catastrophique. Le parc est habité par une forêt dense d’essences inconnues sous nos froides tropiques, manguiers et camphriers, kapokiers fromagers, bananiers, caoutchoucs,banyans géants et ficus de tout poils. Les comédiens des deux équipes disputèrent avec fairplay d'âpres parties de basket, et sous la terrasse dans la salle où on fait sécher le linge, d’innombrables parties de pingpong. Le soir venu, lorsque, après avoir cuisiné, préparé le thé, reconduit les générations fatiguées et gratifiés leurs hôtes de mille attentions, les jeunes chinois s’arrêtaient enfin, tout le monde se retrouvait sur la terrasse, gentiment ventilée pour refaire le monde en buvant, fumant, chantant souriant aux étoiles jusqu’à ce que le ciel pâlisse. Loin des salles de répétitions et des plateaux, des débats et des ateliers, c’est là, aussi, par le miracle de la jeunesse que s’est imaginée nuit après nuit, cette étonnante aventure théâtrale. B- Le Projet musique Une présentation du projet par Ami Flammer Je voudrais essayer de définir en quelques mots, musicalement, le contenu de notre projet de réflexion et de collaboration avec le théâtre Liyuan à Quanzhou, projet porté par Patrick Sommier. En fait, il s’agit, et ce malgré mon énorme admiration et affection pour Isaac Stern, de faire quasiment le contraire de ce qu’il a présenté dans le – par ailleurs très beau – film De Mao à Mozart. Mais heureusement, trente ans ont passé et le temps a permis de changer la pensée sur le problème du dialogue musical ou même interculturel. Il ne s’agit surtout pas d’initier les musiciens chinois à la musique occidentale, et d’ailleurs même pas de nous initier nous-mêmes à la musique chinoise. En tout cas pas dans le sens de faire semblant de nous transformer en musiciens chinois capables de jouer cette musique, parfaitement conscients des modes utilisés, des rythmes, des micro-intervalles, etc. Pour aller vite, il ne s’agit surtout pas de faire de la world music, ou chacun fait semblant d’être l’autre sans jamais y arriver. Par contre, il s’agit d’une rencontre, et dans une rencontre normale, on s’intéresse à l’autre, on lui demande ce qu’il aime, on cherche à comprendre (et même intelligemment) ce qu’il fait, ce qui ne veut pas dire imiter. Il s’agira donc d’un travail éminemment empirique, d’écoutes respectives, de découvertes, de tentatives de comprendre les modes d’improvisation et surtout les modes rythmiques, dans ce cas souvent immuables sans être répétitifs. De toute évidence, cette liberté rythmique vient avant tout d’une certaine façon d’accompagner en la soutenant l’action théâtrale, voire la gestique de chaque acteur, ce qui implique une disponibilité musicale afin d’appuyer chaque événement (un peu comme certaines musiques de cinéma muet), tout en créant une musique très construite (et qui semble immuable), qui donne sa couleur au spectacle. À l’écoute, l’aspect rythmique m’a donc paru essentiel. Par définition, il ne s’agit pas de musique harmonique, tous les instruments jouant la même ligne mélodique mais chacun avec son timbre comme si le rythme faisait fonction de polyphonie. Par ailleurs, il s’agit quasiment d’une partition orale partiellement écrite, mais aussi précise qu’une partition, un peu comme certains musiciens de jazz qui parlent d’improvisation mais qui à force de jouer ensemble ont pratiquement une partition dans la tête. C’est pourquoi, j’ai pensé, et ceci sans exclusive (même si ça peut paraître banal), qu’il serait important de partager aussi ensemble, non seulement la musique de Bach, mais surtout un certain répertoire contemporain, Cage (surtout les œuvres de la fin de sa vie), Yoshida (compositeur japonais), Sciarrino, pape de la musique spectrale, représentant cette sorte d’immuabilité minimaliste, Maïguashca, compositeur équatorien, habitant en les restructurant les formules rythmiques répétitives de la musique traditionnelle équatorienne. De toute évidence, une des spécificités du théâtre Liyuan est d’intégrer des formes de modernité dans des codes théâtraux pourtant traditionnels, ce qui nous permet de façon peut-être plus justifiée de rendre compte des évolutions des vocabulaires dans la musique classique occidentale. Notre travail sera purement empirique, fait de tâtonnements progressifs en action. Je dois dire que j’ai beaucoup pratiqué la musique contemporaine à une époque (groupe Itinéraire, 2e2m, etc.), mais surtout beaucoup de créations personnelles (Sciarrino, Cage, Stroé, Yoshida, Crumb, etc.). De plus, j’ai beaucoup joué avec Kudsi Erguner, maître du ney turc, qui m’a initié aux modes orientaux et m’a donc permis d’envisager concrètement la participation à une musique modale, a priori à ma culture. Qu’on le veuille ou pas, la musique contemporaine occidentale vit une période de questionnement. D’un côté poussée à un retour à un néo-classicisme néo-tonal par difficulté à aller de l’avant, de l’autre parfois attirée par des pratiques improvisatoires instrumentales ou néo-électroniques qu’elle ne domine pas si bien. J’espère donc que, très modestement, cette rencontre débouchera sur une réflexion et une écriture d’œuvre contemporaine, mais inspirée, visitée par la musique du Nanyin. C’est pourquoi nous avons décidé d’inviter le jeune compositeur Benjamin Attahir, d’abord parce qu’il a beaucoup de talent, mais aussi parce que sa génération, par définition, se pose ces questions. Élève de Gérard Pesson, il était dans une classe ouverte à toutes ces influences, classe immergée dans la musique spectrale qui me semble plus propice à l’ouverture vers d’autres styles musicaux que la musique sérielle, plus fortement structurée. Déjà bardé de diplômes, Benjamin Attahir intègre depuis un certain temps de plus en plus des éléments de musique moyen-orientale dans son écriture. J’espère que toutes ces concordances seront fructueuses En Chine Le compositeur Benjamin Attahir et le violoniste Ami Flammer arrivent à Xiamen le 17 Avril 2016.  Pendant deux semaines, ils ont travaillé avec l’orchestre du Liyuan. C’est un orchestre de Nanyin, la musique classique traditionnelle du Sud de la Chine L’équipe Le compositeur Benjamin Attahir http://www.artdesnations.fr/portraits/10-benjamin-attahir Le violoniste Ami Flammer http://www.artdesnations.fr/portraits/7-ami-flammer

     

    Les traducteurs Pascale Wei Guinot et Josh Stenberg Le vidéaste Lazare Boghossian Les équipes techniques, orchestre, comédiens du Liyuan ont porté ce projet de bout en bout avec nous. L’orchestre Comme la plupart des traditions théâtrales en Chine, le Liyuan est une forme d’opéra. L’orchestre compte une vingtaine de musiciens. La formation du comédien implique la  maîtrise du chant. Les instruments (Benjamin Attahir a conservé pour sa création les instruments suivants) La pipa ou luth piriforme du sud (nan pipa), La vièle à deux cordes (er xian) La flûte traversière (dizi), La flûte droite (dongxiao) Le cymbalum (yanqing) La cithare (guzheng) Le luth Ruan (zhong ruan) Les percussions (qui sont dans le sud très discrètes au contraire des opéras du nord de la Chine.) La musique Le Nanyin, la voix du Sud est la musique des peuples parlant les langues minan au Sud de la Chine dans la province du Fujian. On l’appelle aussi Nanguan, ou souffles du Sud. Elle trouve ses origines dans la musique rituelle et dans le théâtre du sud, le nanxi. C’est une musique chantée envoûtante, hypnotique accompagnée du xiao, la flûte verticale (un instrument apparu sous les Tang (618-907), le pipa (proche du luth et du oud) le sanxian à trois cordes pincées et les cliquettes à l’aide desquelles le chanteur ou a chanteuse marque les phases musicales. Il y a des percussions, mais très effacées à l’opposé de la musique du Nord (de l’opéra de Pékin par exemple). Le nanyin s’écoute à Quanzhou en buvant le oolong ou une des mille variétés de thés du Fujian. C’est une invitation au voyage auquel à laquelle il est difficile de résister. Certains chants du Nanyin sont tirés du répertoire historique du théâtre Liyuan des opéras comme Chen san, Wang kui, Gao wenju… des pièces où une femme attend son mari, une fille veut se marier. Chants d’hommes ou de femmes selon qu’il s’agît de rôle masculin ou féminin dans les opéras. Mais il y a aussi un répertoire qui n'existe non théâtral, assez lyriques. Tout le débat consiste alors à savoir ce qui vient en premier de la musique (nanyin) ou du théâtre (liyuan). Répétitions Le nanyin utilise la notation chiffrée Jean Jacques Rousseau. La première tâche de Benjamin Attahir a été de tout retranscrire dans cette notation, ce qu’il a fait très rapidement. Sa faculté d’adaptation a fortement impressionné l’orchestre conquis par la personnalité du compositeur. Sa pratique du violon – il est passé par la classe d’Ami Flammer eu CNSMDP – a également contribué à créer un climat de confiance avec les musiciens. La présence d’Ami Flammer aux côtés de l’orchestre a permis d’avancer plus sereinement dans la composition. Il aura été la courroie de transmission,  le passeur des intentions du compositeur, le violon n’ayant aucune difficulté à intégrer un orchestre chinois. La surprise a été grande de voir des musiciens chinois de nanyin, musique savante (qui remonte à la dynastie des Song, au XIIème siècle) s’engager avec un réel enthousiasme dans l’univers de la musique contemporaine de Benjamin Attahir. Deux univers musicaux qu’apparemment tout oppose créant une œuvre ensemble, tel est le projet d’ADN. Après avoir maîtrisé la notation, le compositeur a exploré au cours des trois premières séances toutes les possibilités de  l’instrumentarium. (Il y eut en tout douze séances de quatre à six heures avec l’orchestre). Autre paramètre important : l’orchestre de nanyin est dans la fosse pour accompagner les opéras du théâtre Liyuan (voir le chapitre sur cette forme d’opéra-théâtre qui remonte elle aussi à la dynastie des Song). Benjamin Attahir a donc inclus dans la formation qu’il a sélectionné, une voix, celle de la comédienne Zheng Yasi qui a interprété un fragment d’un air d’opéra classique, la petite mélancolie La présence de cette interprète – deux autres voix soutenant la voix principale – dans la création musicale, amenait également le jeu théâtral du Liyuan : présence étonnante au sein de l’orchestre. La comédienne n’apportait pas seulement sa voix dans cette création mais la présence d’un corps dans une gestuelle extrêmement raffinée et discrète. Pour que le courant passe entre musiciens chinois et français là aussi, le travail des traducteurs, Pascale Wei Guinot et Josh Stenberg a été primordial Concert Le 29 Avril, à la veille du départ, un concert a été programmé pour l’équipe du théâtre, de l’orchestre et leurs proches. Le compositeur Tan Dun était dans le public. Concert en trois parties : une partie nanyin par de grands interprètes, la chacone de Bach par Ami Flammer et les vingt premières minutes de la composition de Benjamin Attahir avec les musiciens du Liyuan. Un matériau musical passionnant qui s’intégrera dans une œuvre où entreront dans les mois qui viennent les instruments de l’orchestre occidental. La création est prévue à la Philharmonie de Paris le 11 février 2018.
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